Qui régit mes desseins qui s'absout de mes maux
Déchirant de ses doigts un mur de parchemins
Où l'encre à trop séché sous le mords de l'étau
D'un amas de buvards goulus et assassins ?
Qui croit me diriger :
 
On naissait tout petits tête vide et curieuse
À la vie donnait-on déjà trop de sourires ?
Elle nous gardait bas des rides désastreuses
Et ouvrait un tunnel percé vers l'avenir.
Il fallait avancer.
 
Joyeux de s'enivrer d'humaines victuailles
On commençait pourtant à laisser nos talons
Tourner jalousement le dos à des trouvailles
Qui la veille ombrageaient le cours de la leçon.
Il fallait avancer.
 
De notre centurie certains étaient tombés
Dès la première marche esseulés sous les coups
Remuant leur dépit comme un vieux scarabée
Retourné par un souffle agite ses six bouts.
Il fallait avancer.
 
La prochaine ramée les trouvera peut-être
Leur donnera un pas et parfois même deux
Mais halée vers le but par de rigides maîtres
S'aveuglera bientôt d'un bandeau oublieux.
 
Moi chanceux j'avançais
Quand l'aube m'apporta fastes et châtiments
Richesse et pilori détresse et flatteries.
Ainsi ai-je vécu ainsi vais-je dément
Tant que le somme oublie que j'eus mal à la vie.
 
On m'a pendant quatre ans dégoûté du partage
Adoré laminé loué puis mit en terre.
On a voulu me coudre un masque en peau d'otage
Et j'ai pourri dessous mastiquant des vipères.
Et pourtant j'avançais.
 
Ceint de cette hypogée couvrant mon coeur désert
J'ai marché devant elle il y a deux années
Et je l'ai vue rêver d'animaux légendaires
À la voix presque humaine en accords inondée.
 
De décades en mois de lunes en saisons
Nos mains se sont croisées nos pensées se sont tues
Et j'ai beaucoup écrit d'amoureuses chansons
Pour cette jolie fée m'aimant à mon insu.
 
Pour cette jolie fée qui fait rire les cieux
Quand elle lève un oeil sur le monde affalé
Dispersant des couleurs qui d'un vent lumineux
Prennent mon pinceau noir pour égayer son trait.
 
Pour cette jolie fée qui m'accompagnera
Et que j'emmènerai près des lagons obscurs
Où l'ange éberlué par sa profonde aura
Ravalera son vol au rang de danse impure.
 
Pour cette jolie fée que j'accompagnerai
Et qui m'emmènera près des anneaux d'argent
Où rutile l'étoile née quand je naissais
Pour tout me dérober... puis le rendre à présent.  
 
Et nous avancerons longtemps.

"Les manipulations", 8 novembre 1992